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Les méfaits du ressentiment, aggravés par les injonctions

 

Homme seul assis dans un espace vide illustrant l'isolement et le ressentiment

© "The grudge" by lorenzo.br is licensed under CC BY 2.0

 

Le ressentiment n'est pas un choix ni une émotion, en tout état de cause c'est une dysrégulation chronique du système nerveux autonome qui ne se commande pas par la pensée mais peut s'accompagner avec délicatesse. Ajouter du stress notamment par des injonctions paradoxales en guise de conseil complique la tâche.


Ce que vous ressentez est réel

Si vous avez été blessé, trahi, humilié ou injustement traité, votre colère, votre douleur et votre difficulté à « tourner la page » sont réelles et compréhensibles. Ce que vous vivez n'est pas un échec moral ou un blocage personnel. C'est une réaction humaine, physiologique, à une injustice ressentie. Ca ne prejuge pas plus de la réalité de l'injustice qu'un déclancheur de peur ne prédit un danger mortel. Ce qui compte c'est le ressenti d'injustice qui est absolument tenu pour vrai par le corps.

 

Cet article ne vous dira pas quoi faire. Il ne vous dira pas de pardonner, ni de vous venger, ni de « travailler sur vous ». Il vous fournit des informations scientifiques pour que vous puissiez évaluer en conscience votre situation (quand il y a suffisamment d'apaisement et de sécurité pour y accéder) et à agir, au rythme où vous le pouvez, pour réduire le ressentiment si vous estimez qu'il est temps pour vous d'en réduire les méfaits.


Ce que dit la science sur le ressentiment

 

Le ressentiment comme état clinique

 

Le trouble d'aigreur post-traumatique (Post-Traumatic Embitterment Disorder, PTED) décrit les effets d'une injustice vécue non résolue :

  • Pensées intrusives sur l'événement
  • Ruminations en boucle
  • Cynisme
  • Désespérance
  • Rigidité morale

Ce qui le distingue de la dépression, c'est que la personne attribue la cause exclusivement à l'extérieur (l'injustice subie), ce qui verrouille le processus de régulation émotionnelle [Linden et al., 2008].

 

Le corps le sait

 

Le ressentiment entretenu a des marqueurs biologiques objectifs :

Cortisol : Élévation durable, pente matinale plus raide [Wrosch et al., 2007]

Ruminations : Cortisol augmenté, récupération retardée après stress [Hasegawa et al., 2012]

Système immunitaire : Diminution de l'activité des cellules NK (jusqu'à 38 % chez les stressés chroniques) [Systematic Review, 2024]

Inflammation : Augmentation des cytokines pro-inflammatoires (IL-6, TNF-α) [Systematic Review, 2024]

Sommeil : Durée plus courte, qualité altérée [Wang et al., 2019]

Symptômes physiques : Plus de symptômes aigus, plus de problèmes de rhume et de sommeil [Wrosch et al., 2007]

Point crucial : les efforts de réhabilitation peuvent être inefficaces pour inverser les effets irréversibles du stress prolongé sur le système immunitaire [Systematic Review, 2024].

 

La rumination : le mécanisme central

 

La rumination est le processus par lequel vous rejouez mentalement l'événement, cherchez des explications, imaginez des scénarios. Elle n'est pas un choix : c'est un mécanisme de défense qui devient pathologique quand il se prolonge. Les mesures d'état de rumination sont constamment liées à des concentrations de cortisol accrues [Hasegawa et al., 2012].


Les injonctions paradoxales : 

 

L'injonction « tu dois pardonner »

 

« Tu dois pardonner pour aller mieux » est une double contrainte :

Message 1 : « Pardonne pour guérir »

Message 2 : « Reste en sécurité : la menace est toujours là »

 

Cette contradiction crée une situation où :

  • Si vous pardonnez, vous désactivez la perception du danger
  • Si vous restez en alerte, vous ne pouvez pas pardonner

Résultat : culpabilité, confusion, anxiété chronique, épuisement.

 

L'injonction inversée « tu dois ne pas pardonner »

 

« Tu dois te venger, le refus de pardonner est un droit, c'est ta lucidité » est aussi une double contrainte :

Message 1 : « Venge-toi pour retrouver ton honneur »

Message 2 : « Reste en sécurité » (mais la vengeance active maintient le cortisol élevé)

Cela crée la même impasse : la vengeance active maintient l'état d'activation du système de stress, elle ne le résout pas.

 

Pourquoi les deux peuvent ajouter aux méfaits

 

Les deux injonctions :

  1. Font de la guérison un choix moral binaire (pardonner/venger)
  2. Ignorent la neurophysiologie du trauma (sécurité d'abord, pas vengeance)
  3. Masquent la complexité individuelle (chaque personne a son rythme et surtout ses contextes !)
  4. Déplacent la responsabilité de l'agresseur vers la victime

Ce qui aide vraiment : les données scientifiques

 

Le pardon optionnel (pas l'injonction)

 

La recherche sur le pardon ne dit pas « tu dois pardonner ». Elle dit : « si vous le souhaitez et êtes prêt, voici ce qui peut aider ».

Worthington et al. (2024) : essai contrôlé randomisé de 4 598 participants dans 5 pays (le plus grand essai jamais réalisé sur le pardon) :

Dépression : Réduction significative

Anxiété : Réduction significative

Espoir : Augmentation

Épanouissement : Augmentation

Sommeil : Amélioration

Condition essentielle : l'intervention est optionnelle, pas imposée. Le but est « d'aider les gens à pardonner s'ils le souhaitent » [Worthington et al., 2024].

 

La différence entre pardon décisionnel et pardon émotionnel

 

Worthington & Scherer (2004) :

Pardon décisionnel : Décision cognitive consciente => Aucun effet direct sur la santé

"Pardon émotionnel" : Remplacement actif des émotions négatives par positives

=> Effets mesurables (cortisol réduit, système immunitaire renforcé)

 

Le pardon décisionnel (c'est décidé, ma tête pardonne) n'a pas d'effet physiologique.

Le pardon émotionnel (mon corps pardonne vraiment) a des effets mesurables.

Vous pouvez décider de pardonner sans que votre corps le suive. Et c'est normal.

J'émets des réserves sur la formulation "pardon émotionnel". Il semble aujourd'hui certain qu'il y a bien des émotions en jeu dans le pardon dit émotionnel mais ce n'est pas l'émotion qui guérit, c'est bien plutôt une recalibration du SNA (et de son centre d'alertes) qui peut apporter le retour à l'homéostasie (équilibre dynamique biologique propre aux états internes de sécurité intérieure).

 

La sécurité avant tout

 

Ce qui permet d'aller mieux, ce qui permet les rémissions, c'est la sécurité, pas le pardon ni la vengeance. Quand le système nerveux est en sécurité, la régulation émotionnelle devient possible y compris par les voies cognitives. Quand il est en alerte, aucun travail sur le pardon n'est efficace.


Comment accéder au choix libre

 

Invitation à observer

 

« Me sens-je en sécurité physiologiquement (c'est la seule chose qui permette un ressenti de sécurité physique, emotionnelle et dans mes pensées) ? »

=> Si non : accorder la priorité à la sécurité parait plus souhaitable

exemple : « Est-ce que je rumine encore ? » => Si oui : le cortisol est probablement élevé

« Mes symptômes physiques sont-ils présents ? » (troubles du sommeil, maux de tête, tensions)

« Est-ce que je me sens en colère ou en détresse ? »

La colère est protectrice, pas « mauvaise »

« Est-ce que je ressens de la pression pour pardonner ou venger ? »

Si oui : c'est une injonction, pas un choix libre

 

Les étapes possibles 

  1. Sécurité : lien sécurisé, protection contre l'agresseur, limites établies
  2. Validation : reconnaître que le ressenti d'injustice était réel, que votre douleur est légitime (nous avons un SNA, nous ne sommes pas maitre de ces réactions)
  3. Colère protectrice : sans vengeance active, juste des limites établies
  4. Temps : le processus est progressif et surtout non liénaire, pas un événement binaire
  5. Conscience d'action : pardonner ou ne pas pardonner, à votre rythme, sans injonction

 

Concrètement

 

Reconnaître : « Je suis ruminant·e »

Pas de jugement, juste un constat

Évaluer : « Je me sens en sécurité ? »

La priorité est la sécurité

Valider : « Ma douleur est réelle »

Pas de minimisation, pas de déni

Poser des limites : parler à un thérapeute, un proche

Pas de vengeance active, juste protection

Accéder à l'action juste pour vous : à votre rythme, sans pression

Pardonner ou ne pas pardonner, ce n'est pas une question de droit à exercer mais de choisir ce qui est juste  pour la recalibration du SNA.


Ce qui est contre productif

 

Minimiser votre douleur

« Ce n'est pas si grave », « il faut tourner la page », « pardonne pour toi » sont des injonctions qui ne tiennent pas compte de la réalité clinique.

 

Forcer le pardon

Le pardon décisionnel sans pardon émotionnel est inefficace. Vous ne pouvez pas « décider » que votre corps pardonne.

 

Se forcer à ne pas pardonner

« Je ne pardonnerai jamais » comme identité est aussi pathogène que le pardon forcé. C'est une identification à la blessure, pas une liberté.


Les ressources validées scientifiquement

 

Si vous cherchez une intervention

  • Workbook REACH Forgiveness (Worthington) : 3,3 heures en moyenne, optionnel, téléchargeable gratuitement
  • Thérapie trauma-informée : validation de la réalité, pas d'injonction, sécurité d'abord
  • Approche centrée sur le trauma : reconnaissance de la réalité, établissement de la sécurité

 

Si vous préférez ne pas pardonner

 

C'est votre choix (ce n'est pas la même chose qu'un droit). La science ne dit pas que vous devez pardonner. Elle dit :

  • Si vous le souhaitez et êtes prêt, le pardon optionnel améliore la santé mentale [Worthington et al., 2024]
  • Si vous ne souhaitez pas, votre choix est légitime
  • La priorité est la sécurité, pas le pardon ou la vengeance

Références scientifiques citées

 

  • Linden, M. et al. (2008). Posttraumatic embitterment disorder in comparison to other mental disorders. Psychotherapy and Psychosomatics, 77(1), 50-56.
  • Wrosch, C. et al. (2007). Regret intensity, diurnal cortisol secretion, and physical health in older individuals. Psychology and Aging, 22(2), 319-30.
  • Hasegawa, A. et al. (2012). Assessing the relationship between rumination and cortisol: a review. Journal of Psychosomatic Research, 73(1), 1-9.
  • Wang, J. et al. (2019). Daily rumination about stress, sleep, and diurnal cortisol activity. Psychoneuroendocrinology.
  • Worthington, E. L., Jr. et al. (2024). Enhancing forgiveness to reduce depression and increase flourishing: A pragmatic randomized controlled trial across five countries. BMJ Public Health, 2(1).
  • Akhtar, S., & Barlow, J. (2018). Forgiveness Therapy for the Promotion of Mental Well-Being: A Systematic Review and Meta-Analysis. Trauma, Violence, & Abuse, 19(1), 107-122.
  • Systematic Review (2024). The Mind-Body Connection in Stress and Immunity. Healthcare Bulletin.

Pour conclure

 

Ce qui importe n'est pas entre pardonner et vous venger. Vous n'avez pas à choisir entre « aimer » et « détester ». Vous n'avez pas à choisir entre appartenir et vous isoler. Ce qui importe c'est le ressenti de sécurité et de justice physiologiquement et la logique d'action est de nourrir ces ressentis.

 

Vous avez le droit d'avoir le choix, en conscience, à votre rythme, avec les informations appropriées. La première priorité est la sécurité. Ensuite, à votre rythme, vous pourrez choisir ce qui vous convient.

Ce qui compte, ce n'est pas de pardonner ou de ne pas pardonner. C'est de retrouver la sécurité, la lucidité et la liberté de choisir (avoir le choix).

 

 

Pour ceux qui souhaitent explorer un accompagnement orienté vers la régulation du système nerveux autonome, une présentation des séances et de l'organisation pratique est disponible.