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Il a 52 ans. Une carrière construite avec rigueur, des enfants qu'il aime, une vie qui avait du sens. Puis sont arrivés, presque simultanément, une trahison, un divorce douloureux, et un abandon de carrière.
Pour la première fois de sa vie, il a vu venir la vague sans trouver les contre-mesures. Aujourd'hui : paralysie, ruminations, et une petite voix persistante qui dit qu'il a toujours été un imposteur. Une IA a même "confirmé" un style d'attachement anxieux-évitant : ca n'a rien arrangé.
Elle a 26 ans. Parents fragilisés par des problèmes de santé mentale sérieux. À l'adolescence, elle a trouvé dans le sport de haut niveau une discipline, une structure, un sens. Puis une startup à fort potentiel. Une résilience spectaculaire construite brique par brique. Jusqu'à ce qu'un mauvais choix d'associé fasse tout basculer, et avec lui, la certitude de ses propres capacités.
Deux âges, deux biographies, deux secteurs. Et pourtant, ce qui se passe en eux est remarquablement similaire.
Ce n'est ni l'âge, ni le secteur, ni la trajectoire, ce qu'ils partagent, c'est ceci : tous les deux ont construit quelque chose de solide sans filet de sécurité dans l'enfance. L'un par la discipline militaire, l'autre par le sport. Ils ont appris à se tenir debout par eux-mêmes, et ils l'ont fait remarquablement bien.
Mais face aux adversités récentes, en particulier la perception d'une déloyauté (qui remet en cause le lien, donc la sécurité intérieure) leur système nerveux a opéré un glissement silencieux et inquiétant : il a relu toute leur histoire à travers ce nouveau prisme douloureux. Les succès se sont progressivement invisibilisés. Les structures solides ont "disparu" du champ de perception. Ce qui a pris la place est une narration cohérente, mais fausse : "je n'ai jamais vraiment été en sécurité, et la preuve, c'est maintenant."
Ce mécanisme n'est pas une faiblesse. C'est une dysrégulation qui est devenue chronique, un mécanisme de régulation qui est maintenant moins bien calibré et c'est pourtant une réponse adaptativecohérente du système nerveux à une menace d'un type particulier.
La trahison n'est pas une adversité ordinaire. Elle touche précisément l'endroit où la personne avait choisi de s'exposer, souvent à contre-courant d'une histoire personnelle qui n'avait pas toujours rendu la confiance facile. Quand elle se produit, le système nerveux ne la traite pas comme un événement isolé. Il la lit comme une information sur la sécurité relationnelle en général, et par extension, sur la solidité du jugement qui avait permis de faire confiance.
C'est là qu'intervient ce que les neurosciences décrivent sous le nom de généralisation émotionnelle : un événement suffisamment intense réactive des encodages anciens et leur confère temporairement une signification qu'ils n'avaient pas. La trahison ne reste pas localisée, elle irradie. Ce qui était une réussite construite avec effort devient rétrospectivement une performance de façade. Ce qui était une capacité à faire confiance malgré tout devient une naïveté. La narration produite n'est plus "j'ai vécu une trahison" mais "je n'ai jamais vraiment été en sécurité", ce qui est une menace existentielle, pas un événement à digérer.
Ce processus est automatique. Il n'est pas le reflet de la réalité. C'est ce que l'on appelle parfois la généralisation traumatique : le cerveau ne dit plus "cet événement est difficile", il dit "j'ai toujours été en danger, et je viens seulement de le comprendre." Tous les non-résolus du passé sont convoqués comme pièces à conviction. Les réussites, elles, sont classées comme des accidents ou des performances de façade.
Il existe un mécanisme neuropsychologique précis pour expliquer ce phénomène, décrit dans les travaux de J.M.G. Williams (Oxford) sur la mémoire autobiographique sur-générale (overgeneral autobiographical memory, OGM).
Sous état dépressif ou de stress intense, la mémoire cesse de restituer des épisodes spécifiques, "le jour où j'ai réussi telle négociation", "le moment où j'ai tenu sous pression", et produit à la place des généralisations catégorielles. "J'ai toujours été un imposteur" est une mémoire sur-générale, pas une lecture fidèle du réel. Des méta-analyses (Sumner et al., 2010) confirment que l'OGM prédit la persistance de la dépression. Mais elles montrent aussi que des interventions ciblées permettent de restaurer progressivement l'accès aux souvenirs spécifiques."
Conway et Pleydell-Pearce (2000) apportent un éclairage complémentaire : c'est le self de travail, orienté par l'état d'alerte, qui dirige la recherche mémorielle vers les informations cohérentes avec la menace perçue. Autrement dit, ce n'est pas que ces souvenirs ont disparu. C'est que le système nerveux, mobilisé en mode survie, ne les laisse plus passer.
La théorie polyvagale de Stephen Porges offre un cadre neurobiologique solide pour comprendre ce qui se passe. Sous état d'alerte soutenu, les circuits d'engagement social, d'accès aux ressources internes et de flexibilité cognitive se désactivent au profit de ce qui importe le plus en termes de survie. Le cerveau n'est pas "bloqué", il fait exactement ce pour quoi il a été conçu dans l'établissement des priorités du moment.
Ce faisant néanmoins, il coupe l'accès à tout ce qui n'est pas immédiatement utile à la survie.
Le concept de fenêtre de tolérance, introduit par Dan Siegel (1999) dans le cadre de la neurobiologie interpersonnelle, décrit cette zone optimale dans laquelle la personne peut intégrer l'expérience passée, se projeter et accéder à ses ressources. En dehors de cette fenêtre, par activation (hypervigilance, rumination) ou par effondrement (paralysie, dissociation), les ressources restent encodées mais inaccessibles
Ce n'est pas une métaphore. C'est une description fonctionnelle du système nerveux autonome.
C'est ici que se situe le cœur du travail, et ce qu'il est important de dire clairement : les ressources ne disparaissent pas. Elles ne sont que temporairement inaccessibles et le travail clinique consiste beaucoup à réatblir cet accès.
Ce que ces deux personnes ont construit, années d'expérience, capacité à tenir sous pression, système de valeurs solide, intelligence de situation, est toujours là. Encodé dans leur corps, leur mémoire, leur façon d'être. Ce n'est pas une vue de l'esprit optimiste. C'est ce qui apparaît, concrètement, dès les premières séances.
Cette perspective est soutenue par les travaux de Tedeschi et Calhoun (University of North Carolina, 1996) sur la croissance post-traumatique (posttraumatic growth). Leurs recherches empiriques, menées sur des populations cliniques, montrent que l'adversité intense peut coexister avec, et même révéler, des ressources de sens, de force personnelle et de capacité relationnelle que l'individu n'avait pas pleinement conscientisées.
La force de leur modèle est précisément qu'il distingue la détresse réelle de l'effacement des ressources : les deux coexistent, et les deux méritent d'être pris en compte. Le problème n'est donc pas l'absence de ressources. Le problème est que le système nerveux en état d'alerte élevé n'y donne plus accès.
Prendre soin de la souffrance est nécessaire, sans être totalement suffisant. La souffrance est réelle, et on en prend soin, mais ce soin est une condition du travail, pas sa finalité.
La finalité, c'est de rouvrir l'accès à ce qui a été construit. Permettre à la personne de reprendre appui sur ses fondations réelles, pas sur une version idéalisée d'elle-même, pas en niant l'adversité, mais en restaurant la capacité à percevoir ce qui est tangible et solide.
Cela passe par un travail sur le système nerveux lui-même : abaisser le niveau d'alerte, élargir la fenêtre de tolérance, permettre au cerveau de sortir du mode survie pour retrouver l'accès à ses fonctions supérieures, dont la mémoire des réussites et la capacité à se projeter.
Des approches comme le Havening agissent précisément à ce niveau. Les travaux de Steven Ruden, et la recherche indépendante de Sumich et al. (Nottingham Trent University), montrent que le toucher psychosensoriel spécifique génère des ondes delta mesurables en EEG, susceptibles de réduire l'encodage traumatique au niveau de l'amygdale. Le mécanisme proposé, désencoder le récepteur AMPA dans les circuits de la peur consolidée, s'inscrit dans une littérature plus large sur la reconsolidation mémorielle.
Plus la prise en charge est précoce, plus la remise à flot est rapide. Non pas parce que le problème serait "moins grave" chez l'un que chez l'autre, mais parce que la consolidation de la narration problématique prenant un certain temps, plus elle s'installe, plus elle devient la réalité subjective de la personne, et plus le travail de désinstallation demande de patience.
Parfois, trois à quatre séances suffisent à rouvrir l'accès parce que si le choc d'une déloyauté peut être ressenti subjectivement de façon douloureusement violente c'est quand même la solidté du paysage cérébral de chacun et l'état actuel du systèeme nerveux au moment des faits qui décident de la gravité de l'impact. On peut mettre genou à terre ou m^me être KO, ce qui compte c'est l'impact qui suit.
Parfois il faut davantage de séances d'accompagnement donc. Dans tous les cas, ce qui compte avant tout, c'est que les fondations n'ont jamais été effacées. Elles attendent d'être retrouvées.
Réinventer un futur depuis là, depuis ce qui a réellement été construit, de solide, de vrai, c'est possible. C'est même, souvent, plus proche qu'on ne le croit.
Si quelque chose dans cet article résonne, la première séance est souvent l'endroit où la clarté commence à revenir => Voir les modalités et prendre rendez-vous
Nader, K., Schafe, G.E. & LeDoux, J.E. (2000). Fear memories require protein synthesis in the amygdala for reconsolidation after retrieval. Nature, 406, 722-726.
Ecker, B. & Bridges, S.K. (2020). How the science of memory reconsolidation advances the effectiveness and unification of psychotherapy. Clinical Social Work Journal, 48, 257-268.
Williams, J.M.G. et al. (2007). Autobiographical memory specificity and emotional disorder. Psychological Bulletin, 133(1), 122-148.
Sumner, J.A. et al. (2010). Overgeneral autobiographical memory as a predictor of the course of depression. PMC2878838.
Conway, M.A. & Pleydell-Pearce, C.W. (2000). The construction of autobiographical memories in the self-memory system. Psychological Review, 107(2), 261-288.
Porges, S.W. (2011). The Polyvagal Theory. Norton.
Siegel, D.J. (1999). The Developing Mind. Guilford Press.
Tedeschi, R.G. & Calhoun, L.G. (1996). The Posttraumatic Growth Inventory: measuring the positive legacy of trauma. Journal of Traumatic Stress, 9(3), 455-471.
Sumich, A. et al. (2021). Havening as a psychosensory therapeutic technique. Nottingham Trent University.
Ruden, R.A. (2018). Welcome to the Havening Techniques. havening.org.
