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La distinction entre douleur et souffrance en thérapie n'est pas opportune

Anatomie d'une distinction infondée et problématique

 

Nuage de mots illustrant le champ lexical de la souffrance et de la douleur émotionnelle - dépression, deuil, détresse, traumatisme

© "Emotions Examined" by GollyGforce - Living My Worst Nightmare is licensed under CC BY 2.0.

 

"La douleur existe. La souffrance, c'est un choix, c'est ce que vous en faites."

 

Cette phrase, des milliers de personnes l'ont entendue, et l'entendent malheureusement encore dans certains accompagnements thérapeutiques.

 

Elle sonne bien, elle semble moderne, informée, voire bienveillante. En prétendant qu'elle serait un choix ("inconscient"), voire le prétexte à un "bénéfice secondaire", le plus souvent en rapport avec ... le lien), elle propose à chacun de se responsabiliser à d'autres choix tout en nous faisant culpabiliser de notre souffrance.

 

Il me semble plus juste et prudent de formuler que douleur et souffrance sont des synonymes dans l'expérience humaine.

Ce qui importe plus à mon sens est ce que la psychologue Sue Johnson dit : "La souffrance humaine est inévitable. Souffrir seul est intolérable."

Et si le thérapeute se dédouane de ma souffrance alors je suis renvoyé à l'intolérable solitude de trouver la solution tout seul...


"La souffrance est un choix"

 

Ce que cette formulation produit concrètement, ce n'est pas du soulagement, c'est une culpabilité supplémentaire.

La douleur serait le fait objectif, neutre, légitime. La souffrance serait ce que vous rajoutez : votre résistance, votre interprétation, votre incapacité à lâcher.

Autrement dit : si vous souffrez encore, c'est que vous faites quelque chose avec votre douleur que vous ne devriez pas faire.

 

Ce cadre est commode pour le thérapeute. Il déplace la responsabilité de l'expérience vers celui qui l'éprouve sans jamais le formuler aussi crûment. Il fait plus que cela : il produit un effet nocebo cliniquement documenté. L'effet nocebo désigne l'aggravation réelle d'un état par la seule conviction qu'il est de votre ressort de ne pas l'éprouver. Dire à quelqu'un que sa souffrance est une construction qu'il entretient, c'est lui inoculer la croyance que son état résiste à cause de lui. Les études montrent que cette conviction aggrave la douleur et ralentit la récupération. Une phrase censée responsabiliser devient alors iatrogène.


Douleur et souffrance : ce que le corps ne sépare pas

 

Posons le problème autrement : quand vous avez perdu quelqu'un, quand une relation s'est défaite, quand vous avez traversé une période d'isolement profond : où était la frontière entre la douleur et ce que vous "en faisiez" ? Si vous avez cherché cette frontière, vous ne l'avez probablement jamais trouvée. Et pour cause...

 

Ce n'est pas un manque de travail sur vous. Les neurosciences affectives ont documenté ce que beaucoup ressentent intuitivement : la perte d'un lien et une brûlure physique activent les mêmes circuits dans le cerveau. Le cerveau ne distingue pas les deux registres parce qu'il n'a pas été construit pour les distinguer.

Ce n'est pas une faiblesse. C'est de la neurophysiologie.


Pourquoi l'atteinte au lien fait-elle aussi mal que celle au corps ?

 

C'est la question qui remet l'humain dans son humanité : pourquoi le cerveau traite-t-il la perte relationnelle comme une blessure physique ? Peut-être parce que dans l'histoire de l'espèce, c'en est une.

Depuis environ 200 millions d'années, depuis les premiers mammifères, être séparé du groupe signifiait mourir. Froid, prédation, famine. Les circuits qui signalent le danger et ceux qui signalent la rupture du lien se sont construits ensemble, superposés, indissociables, parce que la rupture du lien était un danger. Ce programme n'a pas disparu, il est en chacun de nous et explique pourquoi l'isolement social de millions de personnes dans notre pays est plus qu'un problème parmi d'autres.

 

La solitude fait mal dans le corps. C'est pour cela que le deuil épuise comme une maladie. Ce n'est pas de la sensibilité excessive, c'est un système nerveux qui fait exactement ce pour quoi il a été sélectionné.

L'attachement n'est pas un sentiment, pas une faiblesse, pas une tendance affective, pas un trait de caractère familial ou culturel, c'est en réalité un système de survie biologique. C'est un mécanisme aussi vital que la régulation de la température corporelle. Concrètement : votre stabilité, votre capacité à vous réguler, à penser clairement, à traverser l'adversité sans vous effondrer, dépend en partie de la qualité des liens dans lesquels vous êtes, physiologiquement, pas symboliquement.


Attachement : ce que nos ancêtres avaient que nous avons (bien) moins

 

Pendant la quasi-totalité de l'histoire humaine, la co-régulation ne reposait pas sur une seule personne. Les groupes de chasseurs-cueilleurs comptaient entre 20 et 30 individus. L'enfant était porté, nourri, consolé, stimulé par plusieurs adultes du groupe. Les anthropologues appellent cela l'alloparenting : la co-régulation distribuée, partagée, redondante. Si une figure d'attachement était indisponible, une autre prenait le relais. Sarah Blaffer Hrdy, anthropologue évolutive et auteure de "Mothers and Others", a montré que c'est précisément cette coopération dans le soin qui a permis le développement du cerveau social humain. La résécurisation par l'affect était une ressource collective, pas un privilège du couple.

 

Aujourd'hui, la quasi-totalité de cette fonction de co-régulation repose sur une personne unique. La famille élargie s'est rétractée. Les réseaux de proximité ont disparu. Ce qu'une trentaine de personnes assuraient ensemble, un seul être est désormais censé le porter. Et quand ce lien se fragilise ou se rompt, le système nerveux ne perd pas un partenaire. Il perd l'équivalent d'un groupe entier.

 

Souvent, la crise du couple, c'est d'abord une crise de structure, tant au niveau individuel que collectif.


La survie n'est pas l'ennemi de la vie

 

Il y a une autre confusion à dissiper, très répandue dans les milieux méditatifs, thérapeutiques et de développement personnel : l'opposition entre "vivre" et "survivre". On y entend régulièrement que les mécanismes de survie seraient des obstacles à la vraie vie, que les hormones du stress appartiendraient à un registre inférieur, que l'objectif serait de "transcender" ses besoins fondamentaux pour accéder à une existence plus haute.

 

Cette opposition me semble une fiction. Une hormone vitale n'est jamais dite "survitale" : la survie est simplement la condition que la vie ait lieu. Le cortisol, l'adrénaline, les circuits d'alarme ne sont pas des résidus encombrants à éliminer ou à spiritualiser. Ils sont le socle à partir duquel toute régulation, tout attachement, toute capacité d'aimer devient possible.

 

Dans le même registre, une partie de ces milieux présente l'amour avec un grand A comme une victoire sur l'ego, une élévation qui exigerait de se défaire de soi. Or la réalité neurobiologique et évolutive est précisément inverse : l'amour n'est pas une grâce accordée aux êtres qui ont dépassé leurs besoins. C'est le mécanisme le plus sophistiqué que l'espèce ait développé pour protéger ses membres des souffrances inhérentes à l'existence, assurer la reproduction, et maintenir la co-régulation dont chaque système nerveux humain dépend. L'amour n'élève pas au-dessus de la condition humaine. Il en est la réponse la plus précise.


Ce que cela ouvre

 

Si la souffrance n'est pas un excès pathologique mais un programme de survie, si l'interdépendance n'est pas une valeur mais une condition biologique, si l'organisation sociale contemporaine a concentré sur un seul lien ce que l'espèce avait conçu pour être porté par un collectif, et si l'amour n'est pas une transcendance mais une stratégie de protection, alors la question n'est plus "comment souffrir moins" mais "comment reconstruire les conditions dans lesquelles la co-régulation redevient possible".

 

J'en reparlerai sans doute.

 

Pour ceux qui souhaitent un accompagnement où la douleur est reçue sans être réinterprétée, une présentation des séances et de l'organisation pratique est disponible.