« Vous savez, la vie, c’est une fois par semaine, deux fois par mois pour moi », me dit une cliente.
Je la crois sans difficulté.

"Closed Eyes" by Évelin Bandeira is licensed under CC BY 2.0.
Beaucoup des personnes qui me contactent disent, au début de l’accompagnement, quelque chose d’approchant.
Anxiété, dépression installée, maladie, douleur chronique, épuisement professionnel, conflits avec les proches, trauma, troubles fonctionnels, hypersensibilité, addiction, surmenage, stress professionnel, deuil ou transition de vie... : ces situations ont souvent un point commun. Elles diminuent la disponibilité à soi, qui est l’un des marqueurs du rétrécissement de l’expérience de vie.
La disponibilité à soi n’est ni un symptôme de plus ni une aptitude abstraite, mais un indicateur transversal de l’expérience de vie. Et c'est, à mon avis, un des marqueurs du succès de l'accompagnement quand le client retrouve plus de flexibilité et d'étendue de cette sensation d'être pleinement en vie.
La disponibilité à soi et aux autres est en effet une expression très concrète. Elle désigne la possibilité d’être présent à ce qui arrive, de discerner, de reconnaître ses besoins, de sentir ses limites, de relier les événements entre eux, de choisir une réponse et de rester engagé dans sa vie et d'être en relation, d'accéder à la corégulation de façon sécure. Lorsqu’elle se réduit, la vie continue, mais elle devient intermittente, lointaine, subie, suscitant l'isolement autant que la sensation d'être isolé. Il y a comme une amnésie du plaisir de se sentir vivant entre les hauts et les bas.
La personne décrit alors fréquemment sa vie comme un chaos. Non pas seulement parce que, objectivement, tout va mal à 100 %, mais parce qu’elle ne parvient plus à organiser les éléments de son expérience dans une forme cohérente. Souvent, l’état somatique vient colorer le discours, les biais de généralisation et de catastrophisme, d'absolu s’enclenchent, et l’on repère dans le langage les « toujours » et les « jamais », les « personne ne m’aide » et les « il n’y a pas de solution ».
Cette désorganisation peut se manifester dans au moins trois dimensions :
Les événements douloureux, les perturbations et leurs conséquences fragmentent la mémoire autobiographique autant que le sentiment de continuité.
Le passé reste présent, les menaces paraissent imminentes et l’avenir devient difficile à imaginer comme un espace cohérent et suffisamment sûr.
La personne ne se reconnaît plus, ne sait plus ce qu’elle veut, ce qu’elle ressent, ni parfois ce qui lui fait du bien.
Le « je ne sais plus qui je suis » ne désigne pas nécessairement une crise existentielle. Il peut décrire un état de surcharge et de désorganisation dans lequel il devient difficile d’intégrer les informations, de les hiérarchiser et de leur donner un sens personnel.
Des hypothèses et des outils divers peuvent ensuite être mobilisés : approches somatiques, travail de corégulation, douleur chronique, sommeil, trauma, relations, conditions de vie. Mais le premier enjeu n’est pas de choisir immédiatement une technique. Il est de dédramatiser, d’initier l’alliance thérapeutique dans une sécurité ressentie suffisante, puis de commencer une cartographie de ce qui arrive et surtout de comment cela impacte la qualité de vie.
Il s’agit de redonner de l’attention aux expériences sans exiger qu’elles soient immédiatement comprises, corrigées ou dépassées. Peu à peu, le récit se réorganise. L’adversité peut être évaluée non seulement selon son intensité ressentie, mais aussi selon ce qu’elle rend indisponible : à soi, aux autres, aux besoins élémentaires, au repos, au plaisir, aux choix et à l’engagement.
Une échelle des ressentis intégrant explicitement la disponibilité permet alors d’identifier des marges de manœuvre pour l’engagement. Elle aide à quitter l’attente d’une guérison totale comme condition préalable à la reprise de vie. Une personne peut être affectée, perturbée, douloureuse, et conserver malgré tout une disponibilité partielle pour une action ajustée, choisie et compatible avec son état du moment.
C’est dans cette marge, parfois minime, que l’agentivité recommence : non pas lorsque tout va bien, mais lorsqu’il redevient possible de ne plus abandonner entièrement la conduite de sa vie à ce qui fait mal.
Albert Moukheiber, dans Neuromania, expose les travers du réductionnisme au cerveau. Nous avons un système nerveux complexe, mais notre esprit émerge à la fois de l’incarnation de ce corps dans lequel il prend place et de nos relations au monde. Il contribue aussi, en retour, à organiser notre manière d’habiter ce corps, de nous relier aux autres et d’agir dans notre environnement.
Il insiste sur la nécessité de considérer différents niveaux d’analyse pour comprendre un humain : les contextes, le travail, l’environnement, la psychologie, les relations, le corps, l’histoire de vie. Chaque niveau apporte une pièce du puzzle, et non sa totalité.
La disponibilité à soi permet justement de ne pas réduire une personne à l’un de ces niveaux. Elle renseigne sur sa possibilité réelle de se sentir présente, de reconnaître ses besoins, de se relier à ce qui compte, de prendre part à sa vie et de ne pas seulement la subir.
De la sensation de se sentir pleinement vivant, malgré tout, malgré les adversités, dépend cette disponibilité à vivre, plus ou moins plaisamment, mais à vivre sa vie en tant qu’acteur de celle-ci.
Ceux qui me lisent ne seront pas surpris de retrouver le travail sur le ressenti de sécurité. L'adversité crée le plus souvent des états de combat, de fuite ou de figment du système nerveux avec une immense variété de manifestations dans la vie de chacun.
Il n'existe pas de bouton pour rétablir la sécurité face à une neurocepetion du danger. Mais des stratégies existent pour retrouver ces espaces de sécurité : des interventions somatiques (relaxation, respiration...), le Havening®, des activités de pleine conscience comme l'autocompassion, la défusion des pensées de l'ACT, la revisitation de ressources mémorielles qui contiennent les ressentis de sécurité et bien d'autres... j'en reparlerai bientôt.
Si vous souhaiter en savoir plus, vous pouvez prendre un premier rendez-vous avec moi sur ma page "Modalités".
