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Une cliente, depuis des mois, n'arrivait pas à formuler une demande d'augmentation, pourtant raisonnable, à son employeuse. Dans sa tête, sa patronne est déjà outrée, la réponse est déjà non, le dialogue intérieur est bouclé, les dés sont jetés, la question ne sera même pas posée.
Ce qui se joue ici n'est pas de la procrastination ni du manque de confiance en soi, mais plutôt une situation où un sens de soi insuffisamment "fort" discute avec un sens de l'autre insuffisamment sécure pour permettre une action légitime destinée à satisfaire un besoin personnel, ce qui bloque l'action. C'est ce qu'on appelle les modèles internes opérants, les MIO dans la théorie de l'attachement de John Bowlby.
Le modèle interne de "l'autre" prédit une réponse négative ou insuffisante à toute demande, ce qui active une stratégie d'évitement (ne pas demander) qui protège de la réponse redoutée, mais aussi de toute amélioration possible.
Le verrou se situe précisément dans la confusion entre deux temps de la séquence que l'attachement insécure soude en un seul :
1. Suis-je légitime à formuler cette demande ?
2. Quelle sera la réponse ?
Ces deux questions n'appartiennent pas au même espace dans la réalité des interactions interpersonnelles. La première m'appartient entièrement, la seconde ne m'appartient pas du tout. L'attachement insécure, lui, les fusionne : je ne suis légitime à demander que si je suis certain de la réponse, ce qui revient à ne jamais demander.
Ce qu'il importe de savoir à ce stade, c'est que ces questions, ces dialogues, font surgir autant de menaces du passé qu'il est possible de le concevoir, et il n'est même pas déraisonnable d'affirmer que ce sont les états chroniques de dysrégulation du système nerveux autonome qui les provoquent, dans le seul but de garder l'espoir et la possibilité de nous connecter de façon fiable et sécure avec un autre être humain.
Si nous connaissons des techniques psychocorporelles pour calmer l'amygdale et ses alertes (techniques de Havening®, EMDR, certaines techniques de respiration) – ce qui est extrêmement utile –, ce qui suit relève plus de la clinique des traumas d'attachement au travers d'interventions correctives des MIO au niveau de l'émotion ressentie.
Le travail clinique dans le cas précis de cette cliente a consisté à décomposer les mécanismes sous-jacents de la séquence évoquée, et sont codage émotionnel, à restituer à chaque question son espace propre, et à rendre visible que le dialogue intérieur avec l'employeuse imaginaire était une fiction construite par le MIO, non une prédiction fiable de la réalité.
Deux mois plus tard, la vraie conversation de ma cliente avec sa patronne a eu lieu : l'employeuse n'a pas dit non, elle a dit qu'elle allait réfléchir à une réponse juste. Il y a eu suffisamment d'approfondissement des émotions en jeu, et de la façon dont les processus sous-jacents de l'émotion s'activaient, pour que ma cliente se sente suffisamment vue, et existe suffisamment, à mes yeux, pour qu'elle se sente capable de prendre le risque d'exister devant l'autre en faisant sa demande, tout en laissant l'autre exister (pour faire sa réponse).
John Bowlby a écrit que le comportement d'attachement caractérise l'être humain "du berceau à la tombe". Il n'y a pas d'échappatoire : un être humain seul ça ne peut pas exister dès les débuts de la vie ; nous sommes des êtres relationnels, et cela a des conséquences dans la production permanente de pensées automatiques : même complètement seul, nous dialoguons sans cesse avec d'autres.
La Dre Sue Johnson traduit cette même réalité autrement : nous sommes comme des poissons, et l'eau dans laquelle nous nageons, ce sont nos relations. Elle pointe, avec cette métaphore, le problème ontologique de la psychothérapie : si on sort le poisson de l'eau et qu'on le pose sur terre, en regardant ses convulsions et que le thérapeute se demande "qu'arrive-t-il à ce pauvre poisson ?", il est probable et quasiment certain qu'il va manquer l'essentiel.
Quand nous sommes privés de connexion émotionnelle suffisamment sécure avec d'autres humains (savoir avec certitude qu'on compte dans l'esprit d'un autre, qu'on existe vraiment à ses yeux), tout se dérègle dans nos vies.
Même dans l'isolement, nous continuons d'être des êtres relationnels ; même quand personne n'est là, nous peuplons notre espace intérieur d'un casting complet de personnages avec lesquels nous dialoguons en permanence, en faisant à la fois les questions et les réponses.
Le concept de modèle interne opérant (MIO) désigne la représentation que nous construisons, dès l'enfance, de nous-mêmes et des figures significatives : comment je me perçois (digne ou non d'amour, compétent ou non), comment je perçois les autres (disponibles ou défaillants, bienveillants ou menaçants etc.).
Ce modèle n'est pas un souvenir statique. Il est opérant : il tourne en temps réel, il prédit les réponses des autres avant qu'elles aient lieu, il organise nos comportements en fonction de ces prédictions.
Irvin Yalom parle, lui, du "cast of characters" : ces figures internes que nous convoquons dans notre monologue intérieur et auxquelles nous prêtons des voix, des intentions, des réactions. Ce casting n'est pas neutre. Il est sélectionné, inconsciemment, par nos MIO. Nous ne faisons pas parler n'importe qui dans notre tête : nous faisons parler ceux dont la réponse attendue confirme ce que nous croyons déjà de nous-mêmes et du monde.
Et qui dit menace -rappelons-le encore une foius- dit réactions autonomes de notre système nerveux en première intention de protection qui, de façon répétées et adaptatives, peuvent aboutir à différentes dysrégulation chroniques du système.
Yalom identifie quatre angoisses existentielles fondamentales : la mort, la liberté (et sa contrepartie, la responsabilité), l'isolement, et l'absence de sens. Chacune de ces menaces active le système d'attachement (totalement imbriqué par les réponses du système nerveux autonome) au sens de Bowlby et met le casting en mouvement.
Face à la menace d'isolement notamment, le dialogue intérieur s'emballe. Nous anticipons les réponses des autres avec une précision qui nous semble aller de soi, mais qui est en réalité la projection de notre MIO sur une réalité encore ouverte. L'attachement insécure transforme cette anticipation en certitude : la réponse de l'autre est déjà connue, déjà jouée, déjà subie. Il ne reste plus qu'à agir en conséquence, c'est-à-dire à ne pas agir.
Le dialogue intérieur permanent est une fonction adaptative : il nous permet de répéter, d'anticiper, de nous préparer. Chez l'individu à attachement sécure, il reste un outil de problem-solving souple. Chez l'individu à attachement insécure, il devient une sorte de "tribunal" dont le "verdict" est rendu avant l'audience.
La clinique ne consiste pas à supprimer ce dialogue, mais à en révéler la structure sous-jacente, pour offrir des moments correcteurs : qui parle, depuis quel MIO, avec quelle certitude, et surtout, à quel moment la voix intérieure de l'autre a-t-elle pris le pouvoir de décider à la place de la réalité ?
Et j'irai plus loin, à l'instar de Sue Johnson : c'est à cet endroit que l'on peut créer des espaces d'actions correctives qui permettent un changement par la sécurité d'uneexpérience émotionnelle sécure sans évitement de ce qui est étrange ou insupportable.
On dit souvent que les traumas d'attachement sont les plus difficiles à accompagner, mais Sue Johnson a bel et bien proposé, et avec succès, une clinique des MIO qui fonctionne de façon fiable, assez rapide, en thérapie individuelle, de couple et familiale, avec des effets durables (c'est la famille des thérapies EFT – Emotion-Focused Therapy).
Ce n'est pas rien : cela signifie que le MIO n'est pas un destin.
Ce travail sur les MIO se fait dans la relation thérapeutique, pas dans les livres. Si vous souhaitez explorer ce que vos propres dialogues intérieurs révèlent, un premier rendez-vous est possible ici.
