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Le sens corporel est au cœur d'un mouvement clinique et de recherche qui renouvelle en profondeur la psychothérapie. Ce mouvement part d'une observation convergente : les expériences intéroceptives, c'est-à-dire la perception des états internes du corps, jouent un rôle central dans la régulation émotionnelle, la mémoire traumatique et la possibilité du changement. Plus qu'une simple hypothèse : c'est une ligne de recherche et de pratique clinique qui relie Carl Rogers, Eugene Gendlin, Ron Kurtz, Daniel Siegel, Peter Levine, Pat Ogden, Stephen Porges et Jan Winhall, tout en s'enrichissant aujourd'hui des travaux contemporains sur l'intéroception.
Il paraît également juste de citer des précurseurs importants, parfois essentiels, comme Pierre Janet ou Roger Vittoz et, sur un autre versant, William James, qui avaient déjà l'intuition que le corps sait souvent avant les mots. Bessel van der Kolk est l'une des figures qui ont le plus contribué à populariser cette perspective dans le champ du trauma, notamment avec son article de 1994, The Body Keeps the Score, puis avec le livre éponyme publié en 2014.
Ce qui relie ces approches n'est pas une école unique ni une technique exclusive. C'est une orientation commune : la primauté de l'expérience intéroceptive et des expériences positives dans le processus de guérison, avant et au-delà de toute intervention purement cognitive.
Dans les années 1950 et 1960, Carl Rogers travaille à l'Université de Chicago sur une question précise : quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes du changement thérapeutique ? Son approche centrée sur la personne, fondée sur l'empathie, la congruence et le regard positif inconditionnel, révolutionne la psychothérapie. Mais une question demeure : pourquoi certains clients progressent-ils et pas d'autres, alors même que les conditions relationnelles paraissent comparables ?
C'est Eugene Gendlin, philosophe et psychologue, qui répond à cette question. En analysant avec Rogers des milliers d'enregistrements de séances issues d'approches thérapeutiques variées, il observe quelque chose de décisif : les clients qui changent ne se distinguent pas principalement par la technique du thérapeute, mais par une capacité particulière à porter leur attention vers une expérience intérieure floue, corporelle, difficile à nommer.
Quelque chose entre sensation, émotion et sens encore non formulé.
Les clients qui progressent peu ont en commun une difficulté à accéder à ce niveau d'expérience. Ils restent souvent au niveau du récit, de l'analyse ou des pensées explicatives, sans descendre dans le corps. Gendlin appelle cette expérience le felt sense, le sens corporel ressenti, et formalise en six étapes enseignables le processus naturel repéré chez les clients qui avançaient spontanément. L'origine du focusing est donc directement empirique : il naît d'une recherche sur les conditions réelles du changement thérapeutique.
Dans les années 1970, Ron Kurtz développe l'Hakomi, l'une des premières approches à codifier formellement l'usage de la pleine conscience en cours de séance comme outil thérapeutique. Le client y est invité à observer, dans un état d'attention ralentie et curieuse, les réactions spontanées de son corps à des expériences ou des stimuli proposés par le thérapeute. L'Hakomi intègre la non-violence, l'unité corps-esprit et la pleine conscience comme principes fondateurs.
Dans les années 1990, le neurologue et psychiatre Daniel Siegel développe la neurobiologie interpersonnelle comme cadre de travail pluridisciplinaire. Son triangle du bien-être articule trois dimensions indissociables : l'esprit, le corps (oui le cerveau c'est du corps, entendu comme système nerveux étendu) et les relations.
La santé mentale, selon Siegel, dépend de l'intégration de ces trois dimensions.
La fenêtre de tolérance désigne la zone d'activation du système nerveux autonome dans laquelle le traitement de l'expérience reste possible. En deçà, dans la sous-activation ou l'effondrement, et au-delà, dans la sur-activation sympathique, les capacités d'intégration, de mentalisation, d'apprentissage et de lien diminuent progressivement. Le travail thérapeutique ne consiste donc pas à forcer l'accès à des contenus difficiles, mais à élargir peu à peu cette fenêtre.
Le SIFT est la grille d'observation intérieure proposée par Siegel : Sensations, Images, Feelings, Thoughts. C'est une pratique de métacognition corporelle qui aide à distinguer les sensations, les images internes, les ressentis émotionnels et les pensées. Jan Winhall reprend ce cadre dans sa silhouette documentée en substituant Memories à Images, afin de mieux refléter la réalité clinique du trauma, où les mémoires implicites remontent souvent sous forme de fragments sensoriels ou visuels avant toute verbalisation.
Peter Levine observe que les animaux sauvages, bien qu'exposés à des menaces extrêmes, ne développent pas d'état de stress chronique (trauma) lorsqu'ils traversent des cycles complets d'activation et de décharge physiologique, tremblements, secousses, respiration profonde, permettant au système nerveux de revenir à un état régulé. Chez les humains, l'inhibition sociale ou environnementale de ces décharges naturelles contribue à la fixation traumatique.
Dans des contextes hospitaliers ou de guerre, les personnes blessées sont souvent immobilisées physiquement alors même que leur système nerveux est en pleine activation, ce qui empêche les cycles naturels de décharge de s'accomplir. La Somatic Experiencing vise précisément à compléter ces cycles interrompus, en travaillant par petites doses, titration, et en alternant entre les ressources et le matériel traumatique, pendulation.
Pat Ogden, formée notamment auprès de Ron Kurtz, développe la Sensorimotor Psychotherapy à partir des années 1980. Elle intègre le travail sur les postures, les gestes, les mouvements et les tendances d'action comme vecteurs d'accès au matériel traumatique non verbalisable. Le corps n'est pas un simple accompagnateur de la psychothérapie verbale : il en devient l'un des principaux vecteurs d'information.
Stephen Porges propose à partir de 1994, puis développe plus complètement en 2011, une réorganisation majeure de la compréhension du système nerveux autonome. Plutôt qu'une simple opposition entre activation et repos, il décrit une hiérarchie de trois grands circuits, apparus à différents moments de l'évolution des mammifères et dont l'activation est graduée, dynamique et le plus souvent mixte.
Le pôle ventral vagal est associé à la sécurité, à la connexion sociale et à la disponibilité des fonctions d'intégration. Le pôle sympathique correspond à la mobilisation face à la menace. Le pôle dorsal vagal, le plus ancien sur le plan évolutif, correspond aux états d'effondrement, d'anesthésie ou de dissociation lorsque la menace est perçue comme inévitable.
Ces trois pôles ne fonctionnent pas comme des cases fermées. Ils se combinent constamment en états hybrides. Le jeu est un état mixte ventral-sympathique : activation sous influence de la sécurité. La méditation profonde peut être comprise comme un état ventral-dorsal : immobilité sans peur. Les états réels sont donc des combinaisons variables, en transition permanente.
Porges introduit le concept de neuroception pour désigner le processus inconscient par lequel le système nerveux évalue en permanence le niveau de sécurité ou de menace, avant même que la conscience en soit informée. Il identifie donc l'existence de ce radar subpersonnel, sans décrire en détail le mécanisme par lequel une situation prend une valence sécure ou insécure.
Sur ce point, l'hypothèse de Ronald Ruden (cofondateur avec son frère des techniques de Havening®) apporte un complément intéressant. Selon ce modèle, l'amygdale encoderait lors d'expériences adverses une constellation sensorielle, émotionnelle et contextuelle, puis cataloguerait comme dangereuses les situations présentant une ressemblance partielle avec ce patron appris. La réponse d'alerte se déclencherait alors avant les circuits corticaux de réévaluation de la menace, ce qui est cohérent avec l'idée d'une réponse subcorticale et non consciente.
Jan Winhall est psychothérapeute et chercheuse canadienne, certifiée en focusing-oriented psychotherapy et formée à la neurobiologie interpersonnelle de Siegel. En synthétisant le focusing de Gendlin et la théorie polyvagale de Porges, enrichis par les apports de Siegel, elle développe le Felt Sense Polyvagal Model™, ou FSPM™.
Son apport majeur est de proposer une articulation clinique entre felt sense, monitoring polyvagal et sécurité du client.
L'accès à l'intéroception n'est pas neutre : chez certaines personnes, tourner l'attention vers l'intérieur peut réactiver l'insécurité, la dissociation ou l'hypervigilance. Le FSPM™ fournit un cadre pour accompagner cette exploration sans quitter la sécurité suffisante.
L'état du système nerveux autonome influence de façon significative la pensée, le comportement et les possibilités de changement. Ce n'est pas une causalité absolue : les états du système nerveux sont continus, hybrides, en transition permanente, et une certaine capacité d'observation de soi reste souvent disponible, même en période de dysrégulation. Mais cette capacité est contrainte par l'état du corps.
Plus l'état du système nerveux s'éloigne d'une sécurité suffisante, plus l'accès à la métacognition, à la nuance, à l'apprentissage et à la flexibilité devient difficiel ou impossible. Travailler avec le corps, c'est donc travailler sur cette contrainte. La fenêtre de tolérance de Siegel est ici un outil de lecture central : c'est dans cet espace, ni débordement ni effondrement, que le focusing, la Somatic Experiencing et le FSPM™ peuvent opérer sans forcer.
L'intéroception désigne les messages et signaux internes du corps vers le système nerveux : rythme cardiaque, tension musculaire, sensations viscérales, respiration, chaleur, faim ou soif. La perception de ces signaux est une compétence cognitive qui n'est pas entièremenet possible et dont la disponibilité est elle-même variable en fonction de la sécurité perçue par l'état autonome.
Les recherches contemporaines ont confirmé le rôle de l'insula antérieure et du cortex cingulaire antérieur dans ce traitement conscient des signaux internes. Ces structures participent à un réseau de saillance qui filtre en permanence les signaux corporels et leur attribue une priorité attentionnelle.
Chez les personnes ayant traversé un trauma, ce système de salience est fréquemment dysrégulé : soit certains signaux corporels deviennent trop saillants, dans l'hypervigilance, soit ils deviennent difficilement perceptibles, dans la dissociation ou l'alexithymie. Dans les deux cas, la connexion au corps comme source d'information fiable est altérée.
Travailler l'intéroception ne consiste pas à forcer l'attention vers l'intérieur. Il s'agit de créer les conditions de sécurité dans lesquelles cette attention devient possible, stable et informative.
Le SIFT, Sensations, Images ou Memories, Feelings, Thoughts, peut être compris comme une pratique simple de métacognition appliquée au corps. Observer ses états internes avec curiosité plutôt qu'avec jugement, repérer les schémas de réponse automatique, distinguer ce qui appartient au moment présent de ce qui correspond à une réactivation ancienne : ce sont des compétences dtattention qui se développent progressivement et sont extrêment important pour la conscience de soi.
La répétition n'est pas une contrainte mécanique. Chaque retour à une pratique intéroceptive est une expérience nouvelle, ancrée dans le moment présent. Mais c'est aussi cette répétition qui renforce peu à peu les voies neuronales de la régulation. Pour les personnes dont le système nerveux a été durablement façonné par l'insécurité, la pratique régulière ne remplace pas le travail thérapeutique : elle en est le prolongement quotidien.
Dans ma pratique, j'articule volontiers cette attention intéroceptive avec la cohérence cardiaque, en reliant l'observation SIFT au rythme de la respiration. Cette combinaison permet d'ancrer l'attention dans un support concret tout en favorisant une régulation progressive.
Le FSPM™ propose une lecture qui rompt avec les modèles diagnostiques classiques. Là où ceux-ci tendent à pathologiser les comportements problématiques, ce modèle les lit comme des réponses adaptatives façonnées par l'état du système nerveux autonome.
Cela vaut pour ce que l'on identifie comme anxiété, retrait, agitation, habitudes difficiles à modifier ou comportements de compensation. Ces manifestations ne viennent pas d'un défaut de caractère. Elles viennent d'un système nerveux qui a appris à se réguler de cette manière parce qu'une voie plus sûre n'était pas disponible. Cette lecture transforme la relation à soi : elle ouvre un espace de compréhension là où la honte fermait.
Elle vaut aussi pour des conduites que l'on n'identifie pas toujours spontanément comme problématiques : recours répété aux écrans, à la nourriture, au travail, aux relations ou à certaines substances comme stratégie de régulation. Les aborder par leur fonction, sans jugement et sans injonction immédiate à les supprimer, est souvent ce qui permet de les mettre enfin en mouvement.
La première étape, Clearing a Space dans la terminologie de Gendlin, consiste à créer les conditions intérieures de la sécurité. Ralentir, se poser, libérer le corps des objets et des tâches, diriger un regard décontracté vers l'intérieur ou s'autoriser à regarder quelque chose dans la pièce qui attire, sans se forcer à fermer les yeux si cela ne semble pas sécurisant.
C'est dans cette étape que peuvent s'intégrer différentes pratiques selon ce dont le système nerveux a besoin ce jour-là. Le Havening®, que je pratique également, utilise le toucher doux auto-appliqué et les mouvements bilatéraux. La modulation de la respiration, en particulier l'allongement de l'expiration, favorise l'activation ventrale. La marche rythmique ou les balancements doux signalent au système nerveux que le mouvement peut être sécure. L'espace dégagé n'est pas un vide : c'est une disponibilité intérieure dans laquelle quelque chose de plus fin peut être perçu.
Une fois l'espace dégagé, on invite le corps à indiquer ce qui demande de l'attention, sans décider à l'avance de ce que cela devrait être. Des informations arrivent souvent dans le ventre, la gorge, la cage thoracique ou le rythme cardiaque. On reste avec elles, avec curiosité, sans analyser. On cherche ensuite une prise : un mot, une image, une couleur, une texture ou un geste qui saisirait l'essence de ce ressenti. La prise vient du corps et se reconnaît souvent au fait qu'elle n'obéit pas à la logique linéaire de l'esprit.
L'étape de résonance consiste à vérifier si la prise correspond bien au ressenti corporel et à l'ajuster si nécessaire. Entendre la prise renvoyée par le thérapeute agit souvent comme un miroir : quelque chose dans le corps reconnaît d'être entendu. C'est une forme concrète de co-régulation.
L'étape de questionnement consiste à poser des questions directement au corps à partir de cette prise : de quoi cela a-t-il besoin ? Qu'est-ce qui est le plus difficile ici ? Comment cela se sentirait-il sans tout cela ? Si des réponses trop cognitives arrivent, on les laisse passer et on revient au ressenti.
L'étape d'accueil consiste à recevoir ce qui vient, quelle qu'en soit la forme. Et parfois, c'est là que se produit le felt shift : une libération perceptible dans le corps, un déplacement vers davantage de régulation. Ce moment n'est pas garanti à chaque séance, mais il correspond souvent à ce que Gendlin identifiait comme le moteur réel du changement.
Cette approche est particulièrement indiquée lorsque la relation au corps est perturbée : hypervigilance, dissociation, alexithymie, difficulté à identifier ce qui se passe à l'intérieur, ou impression persistante d'être coupé de ses sensations.
Elle s'adresse notamment aux personnes qui traversent une anxiété chronique, un trauma complexe, une douleur chronique, des difficultés relationnelles ou des comportements difficiles à modifier malgré la volonté. Ce que ces situations ont souvent en commun, c'est une dysrégulation du système nerveux autonome qui précède et alimente les symptômes.
L'objectif n'est pas de supprimer les comportements par la volonté, mais de modifier progressivement l'état du système nerveux qui les génère, en développant la capacité à reconnaître, retrouver et stabiliser un état de sécurité suffisante.
Pour les personnes qui souhaitent explorer cet accompagnement orienté vers la régulation du système nerveux autonome, retrouvez mon agenda sur la page « Modalités » du site.
Oui. Le sens corporel polyvagal est une pratique intérieure. La présence physique du thérapeute n'est pas une condition absolue de son efficacité. La co-régulation, qui passe notamment par la voix, le rythme et les expressions faciales, fonctionne également à distance avec une connexion suffisante.
Les thérapies cognitives travaillent principalement sur les pensées, les croyances et les interprétations, dans une direction descendante. Les approches par le sens corporel partent du corps et reconnaissent que l'état du système nerveux influence ce qui devient pensable. Ces deux orientations ne sont pas incompatibles : elles agissent à des niveaux différents du traitement de l'expérience et peuvent se combiner dans un accompagnement intégratif.
